Graines de résilience – Mine de riens

novembre 25th, 2016
Daniele
Témoignage d’action locale sur le jeu et les enfants réfugiés
 Anna PINELLI, expert petite enfance et accompagnement à la parentalité,
 Martine CORTINOVIS, auxiliaire de puériculture à l’espace enfance Pierrot et Colombine,
toutes deux membres de la section de l’Ain de l’OMEP-France.

 Pinelli

Contexte :
Les professionnelles de l’Espace Enfance Pierrot et Colombine se reconnaissent dans les valeurs soutenues par l’Omep et c’est pourquoi nous essayons de développer les actions qu’elle définit.
Thème d’aujourd’hui : Jeu et résilience
« Pour qu’il y ait traumatisme, il faut que la personne ait vécu la blessure mais également qu’elle se perçoive comme victime dans le regard des autres. C’est ce discours social qui les condamne à rester une victime toute leur vie. »  Boris Cyrulnik
Fortes de cette définition, nous nous sommes astreintes depuis une vingtaine d’années à travailler sur le regard social que nous projetons sur les histoires d’enfants blessés qui nous sont souvent confiés à l’espace enfance.
En effet, si les enfants, quels qu’ils soient d’ailleurs, sont pétris à 99% de leur histoire, il nous reste 1%, très ténu de « marge de manœuvre » pour ainsi dire mais ce 1% existe et il est important, voire de notre devoir de l’exploiter car il peut faire toute la différence.
Bien sûr, nous n’allons pas pour autant changer l’histoire de ces enfants, il n’en est d’ailleurs pas question ! nous allons simplement les reconnaître porteur d’une histoire et répondre à leurs besoins d’enfant universel.
Pour l’enfant, vivre c’est jouer et l’enfant joue sa vie.
Avec l’expérience nous avons pu sélectionner quelques jeux qui ont plus de succès que d’autres.
Le thème 2016 de l’Omep a été l’occasion pour la section de l’Ain, de proposer ce travail à un autre public : sur le plateau d’Hauteville nous accueillons un grand nombre de familles réfugiées.
Nous avons animé un atelier « jeux d’ici, jeux d’ailleurs, jouons tous ensemble », invitant les enfants des familles du plateau d’Hauteville avec les enfants des familles réfugiées.
Le lieu choisi : le centre social et culturel. Le jour : Un samedi après-midi.
Nous mettons à disposition des familles tout un panel de jeux pour différents âges ainsi qu’une valise remplie de beaux albums et de comptines.
Cet après-midi là, 9 enfants sont présents, 6 accompagnés de leurs parents et 3 enfants réfugiés accompagnés par une voisine elle-même réfugiée : 1 bébé de 9 mois, une petite fille de 5 ans, une préado de 12 ans, La voisine s’installera avec son portable dans un coin sans s’intéresser le moins du monde à ce qui se passe.
Les enfants se dispersent. Les professionnelles remarquent d’emblée que Batuja, 5 ans, est maquillée, yeux, joues et bouche comme une adulte. L’une d’entre nous lui en fait la réflexion, elle répond, étonnée, que c’est sa maman qui la maquille comme cela, nous constatons en même temps qu’elle parle un français remarquable.
Nous nous présentons à tous, petits et grands et ouvrons la valise à mots puis chacune choisit d’animer un jeu en fonction de l’âge des enfants. Nathalie s’installe près du bébé et commence à chanter des comptines ; dont « j’ai un nom, j’ai un prénom… ».
Immédiatement, plusieurs enfants dont Batuya rejoignent Nathalie et participent au jeu de cette comptine. Batuya redemande encore et toujours la même comptine. Cela tout l’après-midi.
Un incident vient pourtant interrompre ce jeu. Batuya aperçoit par la fenêtre donnant sur l’extérieur, un homme. Elle s’impatiente, lui fait des signes, lui saute au cou, converse avec lui de manière familière voire charmeuse. L’homme en question est dans la même démarche ; ce qui nous interpelle. Qui est-il ? Quel est leur lien de parenté ? Leur relation ?
Au bout d’un moment, nous lui demandons de nous rejoindre et de nous le présenter « Mais c’est un copain ! »  Comment peut-elle avoir un copain adulte alors qu’elle n’a que 5 ans ? « Mon père le connaît bien ! »
Nous nous informons auprès de l’animatrice du centre social qui nous confirme que Batuya y passe ses après-midis accompagnée de cet homme à consommer du… thé et du café ! Il est de plus en plus évident que Batuya est en mal d’enfance. Nous nous étonnons que Batuya ne fréquente pas l’école, elle nous dit que sa maman ne veut plus l’envoyer mais qu’elle, elle aimerait y retourner.
Batuya hésite entre suivre ce monsieur ou rester jouer avec nous. L’attrait de la comptine pour la petite fille de 5 ans qu’elle reste fort heureusement est plus fort.
Au moment de nous séparer, nous lui demandons de revenir avec sa maman à l’Espace enfance où elle sera au chaud et elle pourra rejouer à la même chose ou avec d’autres jeux et rencontrer de vrais copains de son âge.
Elle ne s’est pas faite attendre : 2 jours après nous l’avons vue revenir avec sa maman.
Nous avons pu les accompagner de nouveau à l’école en leur assurant un accueil sécurisé dans la structure.
Analyse de la situation :
Pour comprendre ce qui avait permis le dénouement rapide de cette situation, nous avons analysé ce qui s’était passé lors de cet après-midi.
Bien que Batuya soit traitée par son environnement comme une adulte, elle n’a pas choisi le jeu du labyrinthe magnétique, le jeu de construction en 3 dimensions, elle n’a pas non plus choisi les livres ni les jeux de société, jeux de cartes, de mémo… Non, c’est bel et bien la comptine j’ai un nom, un prénom…qu’elle a choisie.
La conclusion des 4 membres de l’Omep a été la même, Batuya a été enchantée, amusée, médusée par la comptine.
Que raconte cette comptine ?
Chanter la comptine :
J’ai un nom, un prénom, deux yeux, un nez, un menton, dis moi vite ton prénom pour continuer la chanson. Je m’appelle Anna Pinelli, et toi comment t’appelles-tu ? Batuya XXX. Bonjour Batuya XXX.
Cette comptine identifie l’individu, le reconnaît. A travers elle, nous nous sommes tous présentés, avec des noms d’origines différentes qu’il a fallu prononcer, épeler avec respect et sans en égratigner la prononciation. Nous avons aussi énuméré les parties de nos visages, ce qui a mis en évidence que nous sommes tous… faits pareils.
N’oublions pas que ces familles réfugiées sont en quête de papiers, de cartes de séjours, d’identité, de reconnaissance. Cela ne saurait être le fruit du hasard si Batuya a été fascinée par la comptine. Tous ces détails de rien du tout, ces mines de rien, n’ont pas échappé à l’enfant de 5 ans qu’est Batuya.
En conclusion, ces petits riens que nous avons l’habitude de convoquer dans les jeux proposés aux enfants nous permettent d’avoir des résultats à court terme ; ici Batuya a pu convaincre sa maman de nous rencontrer et de retourner à l’école et nous sommes convaincues qu’à long terme ces petites graines de résilience vont germer tout au long de sa vie.

Bibliographie:

– Cyrulnik B. et al. (1998), Ces enfants qui tiennent le coup, Éd. Hommes et perspectives
– Cyrulnik B. (2001), Les Vilains Petits Canards, Éd. Odile Jacob.
– Cyrulnik B. (2002), Un merveilleux malheur, Éd. Odile Jacob.
– Manciaux M. (2001), La résilience, Résister ou se construire, Éd. Médecine et hygiène, Genève.
– Marie-Claire Bruley et Lya Tourn, Enfantines, Ed l’école des loisirs

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